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:: Michel Cormier ::
Moscou : un cas de divorce? Lorsque le responsable de cette chronique m’a demandé d’écrire sur le thème suivant : Est-il dangereux de vivre à Moscou?, je me suis dit : « Pas encore un autre qui a peur de venir en Russie! » À bien y penser, pourtant, c’est la question que nous nous faisons poser le plus souvent au Canada. Lorsque mon épouse a annoncé à ses amies de Québec que nous allions déménager à Moscou, l’une d’entre elles s’est exclamée : « Mais il n’a pas le droit de te faire ça, à toi et aux enfants, c’est complètement irresponsable. On connaît des avocats, on peut t’organiser un divorce! » Eh bien mon épouse n’a pas divorcé et nous voilà installés avec les trois enfants à Moscou, où nous vivons une vie différente mais ma foi assez normale. Je dois avouer qu’avant de mettre les pieds en Russie, j’avais aussi en tête surtout des images de Mercedes calcinées et de règlements de comptes en pleine rue. Moscou comme un Chicago de fin de siècle. Le début des années quatre-vingt-dix, celles qui ont suivi l’effondrement du communisme, était effectivement plus anarchique, plus turbulent. La Russie faisait l’apprentissage de la démocratie et de l’économie de marché et il y avait des luttes implacables entre les gangs pour le contrôle de toutes sortes de commerces. Aujourd’hui, j’ai l’impression que la situation s’est stabilisée. Les mafias, bien sûr, sont toujours aussi présentes et quiconque a l’intention de faire des affaires ici doit s’attendre à payer une commission à un syndic ou à un autre. Il y a toujours des assassinats, des règlements de comptes, mais ils ont lieu pour la plupart la nuit. Comme si la mafia se faisait plus discrète. Donc, je m’apprêtais à répondre à mon responsable qu’il n’y avait pas lieu d’écrire sur le danger de vivre à Moscou lorsque deux incidents sont venus me rappeler brutalement à la réalité. Le beau-père d’un de mes amis, un Russe installé en Suisse, s’est fait agresser en sortant d’une soirée dans un des grands hôtels de Moscou. La police l’a retrouvé le lendemain, gisant inconscient sur un banc de neige. Il a survécu, mais a dû passer deux semaines à l’hôpital. Le même jour, une bombe a sauté à l’heure de pointe dans la station de métro Biélarouskaya. L’explosion a fait une dizaine de blessés. Biélarouskaya, c’est la station que j’emprunte chaque jour ou presque pour rentrer à la maison. Elle est située à deux pas de mon bureau. La première chose que nous avons faite, mes collègues et moi, ç’a été de nous téléphoner, pour nous assurer que personne n’était dans la station au moment de l’explosion. Ensuite, j’ai téléphoné à mes patrons à Montréal et Toronto pour savoir s’ils voulaient un reportage sur l’incident. Mais comme il n’y avait pas de morts… Le lendemain, je me suis forcé à prendre le métro. Il n’y avait presque plus de traces de la bombe, seulement un peu de marbre calciné sous le banc où l’engin avait été placé. Les gens vaquaient à leurs déplacements comme si de rien n’était. Alors j’ai fait le calcul. Plus de six millions de personnes empruntent le métro chaque jour à Moscou. Si on ne compte que les jours ouvrables, cela représente plus de deux milliards de passagers par an. Si une dizaine de personnes sont tuées dans des attentats par an dans le métro, cela veut dire que je cours plus de risques de me faire frapper par la foudre que d’être victime d’un acte terroriste! Les puristes de la statistique me reprocheront sans doute avec raison mes calculs de probabilité, mais là n’est pas la question. Même si je risque davantage à m’aventurer sur une route enneigée du Canada, cela est un risque que j’accepte de courir en toute connaissance de cause. À Moscou, la violence terroriste est gratuite, elle échappe à mon contrôle, elle est foncièrement absurde. Et c’est là toute la différence. Le risque calculé versus le risque aléatoire. Certains étrangers qui habitent Moscou ne réussissent tout simplement pas à s’y faire et développent une véritable obsession. Mais si on fait le raisonnement que le risque n’est pas plus grand ici que dans toute autre grande ville, qu’il est simplement de nature différente, on réussit très bien à dormir. Pour le reste, on ne se sent nullement en danger ici. Et même moins qu’à Paris, Londres ou New York. Les adolescentes montent dans les gypsy taxis, ces taxis non enregistrés, sans aucune crainte. Et on ne se sent pas en danger à marcher dans la rue tard le soir. La violence, celle qu’il y a, semble exister en parallèlle. Encore récemment, un député de la Douma s’est fait tirer dessus en plein jour par un franc-tireur embusqué dans un édifice du centre-ville. Et l’éditeur de l’édition russe de Playboy a dû être hospitalisé après s’être fait tirer du plomb dans le postérieur. Le type visait peut-être ailleurs. Règlement de comptes, amant jaloux, on ne le saura peut-être jamais. Alors, revenons à la question de départ : dangereux de vivre à Moscou? Oui et non, mais pas pour les mêmes raisons qu’à Montréal. writen by Michel Cormier ( Canadian journalist ) |
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